L'esthétique des restes

La photographie peut-elle échapper à la réalité et même au réalisme ?
Cette question est au cœur des rapports passionnés et conflictuels que j’ai toujours entretenu avec elle.

Au-delà de l’exercice de style ou de la compilation de clichés, j’ai plutôt tenté de réaliser une sorte « d’essai photographique ».
L’objet photographié et le sujet photographique ne se ressemblent qu’en apparence.
Entre les deux, il y a l’essentiel : le point de vue, le regard porté et avant tout le cadrage : la limite du visible et de l’invisible…
C'est pourquoi mes clichés ne sont jamais recadrés.
Je ressens le même plaisir à cadrer que le peintre à  préparer ses couleurs sur la palette ou le sculpteur à préparer la glaise de ses mains.
Ce n’est pas indispensable, ni même obligatoire, mais quelle jubilation….

Lorsque j’ai aperçu pour la première fois cette serre, il y a quelques années, j’ai immédiatement senti qu’il y avait quelque-chose à photographier qui me correspondait.
Depuis, inlassablement,  je photographie plusieurs fois par an sa décrépitude somptueuse.

Au fil des ans, on voit bien que ce sont toujours les mêmes images qui nous attirent. On fait toujours les mêmes clichés, le même cadrage, on veut le même tirage,
les mêmes couleurs.  Sans doute faut-il y voir un mélange complexe de nos propres obsessions et des images artistiques qui n’ont jamais été aussi présentes dans notre
vie quotidienne car marchandises comme les autres.

J’ai beaucoup photographié dans ma jeunesse, puis plus du tout pendant plus de 20 ans.
Ce retour à la photographie s’accompagne d’un retour à mes goûts de toujours et je vois bien que je n’ai pas le choix : Je vois toujours les mêmes choses.
Sans doute n’ai-je rien inventé, tout au plus porté un regard dont l’originalité tient autant à ma propre histoire qu’aux multiples artistes dont l’influence est venue jusque dans la rue…

A l’heure ou l’objet d’art disparaît au profit de « l’art éphémère », des « performances » ou  des « installations », il ne reste de ces créateurs qu’une  certaine esthétique.
Alors, sans doute, l’esthétique des restes en vaut elle une autre…..

Il me faut adresser un merci particulier à Michel Jubin dont le texte élogieux et jubilatoire a fait  cristalliser le projet de ce livre.

       

                                                                                                                                                                                             Henri Kartmann



SOMMAIRE