Effet de serres

Pas de mantilles, pas de fiers hidalgos et pourtant la scène se passe en Andalousie, hantée pendant dix ans par Cervantès et quelques siècles plus tard, par Henri Kartmann. Cette province du soleil extrême fut ravagée par les Vandales et Don Quichotte lui-même y chargeait de sa lance vengeresse, les ailes des moulins à vent.
Nul doute qu’en l’an de grâce, disons 1605, notre photographe se serait précipité sur ces glorieux lambeaux de toiles pour en lever le voile et nous en montrer autre « chose » . Plutôt que de rompre une lance, Henri Kartmann préfère se déplacer à pas de loup. En bon fildefériste, il se contente de son boîtier pour balancier.
Qu’attaquerait aujourd’hui Don Quichotte dans un vain combat, sinon ces couveuses à tomates surchauffées ? S’engouffrerait-t-il dans ces désespérants tunnels de plastique pour y déchirer les géants de l’agro-alimentaire ?
Délaissées par des maîtres peu scrupuleux, ces constructions de fil de fer et de plastique rejoignent dans l’éphémère toutes les vanités humaines. Chaque « res nullius » affligé de toutes les stigmates de l’abandon ne signifie plus rien à nos yeux profanes et seule leur tragique palpitation laisse entrevoir le fond de notre « planète poubelle ».
À défaut d’y mettre de l’ordre, mais est-ce bien sa mission, notre photographe y discerne de la beauté. Il lui appartient d’ordonner ce chaos, cette décrépitude. Comme tout vrai créateur, il lessive dans l’azur la laideur et ouvre nos yeux sur d’autres rivages.
Par quel mystère a-t-il su inventer cette grammaire de l’étrange, libérer cet « Empire des signes », animer ce bestiaire de plastic, cette abstraction fantastique d’une serre : découpe d’un puzzle déglingué…c’est le b.a-ba de son art aussi photographique que graphique.
À défaut de bout de ficelles, Calder s’était fabriqué lui aussi tout un cirque de marionnettes en fil de fer. Peut-être est-ce le grand cirque cosmique qu’il faut deviner dans le prisme des  vitraux fantasmés arrachés aux serres. Néanmoins était-il si évident de voir ce qui se nichait de beauté dans cette désolation mélancolique autrefois riche de toutes ces promesses  industrialisées de fruits et légumes  … ?.
Le romantisme a sublimé les ruines et parfois ses architectes inspirés en ont « rebâti »…alors Henri serait-il un romantique au cœur…pardon, au boîtier tendre… ?.
Sa mélancolie consolatrice aurait pu s’accommoder du noir et blanc, mais le deuil ne lui sied guère. Comment Kartmann a-t-il compris qu’il y avait plus à « voir » dans cette défaite,  que dans les toiles peintes de décors ruinés et délavés, au fond d’une réserve d’un théâtre de province ?
C’est en couleur (et quelles couleurs !) qu’il fait vibrer les cordes détachées de la guitare gitane qui ont servi à sous-tendre les serres.
Orson Welles décrivait le cinéma comme un « ruban de rêves »…Henri Kartmann a retrouvé des fragments de pellicules effacées, des filaments de celluloïds inflammables accrochés  comme des étendards, claquant au vent des souffleries des studios de la Victorine à Nice. 
Les serres, corps caverneux, s’ouvrent au travail du vent, jeux inépuisables du plein des plastics et du vide apparent des cieux.. Ce sculpteur invisible, Henri nous le met sous le nez  comme une évidence. Cet Éole joufflu, son complice, rigole encore devant nos yeux émerveillés par son érosion créatrice.
Mais après tout, si l’art de la serre est avant tout celle de son armature filiforme qui ne doit pas entraver la lumière, l’art du photographe est celui du cadrage qui trace des lignes invisibles  pour capturer le soleil de notre œil.
Cocteau le magicien avait figuré avec un simple fil de fer tordu, les lignes essentielles de sa tête, enserrant le vide, refusant ainsi la pesanteur promise de son crâne couché aujourd’hui  sous la froide dalle de Saint-Blaise des Simples.
Henri Kartmann, sans rien détordre des fils andalous, libère des poèmes en lambeaux dont il nous suffira de composer les strophes.
Après avoir filmé dans sa jeunesse la pluie, Joris Ivens entreprit à 90 ans de filmer « Une Histoire du vent ». Pour ce faire, il brandit au sommet d’une perche un micro pour y capter tous  les vents de l’univers…c’était aux confins du Tibet.
Si vous tendez l’oreille, si vous fermez les yeux (pas trop longtemps), les photographies d’Henri Kartmann vous réciteront peut-être des vers de Garcia Lorca.
La photographie métamorphose ce qu’elle effleure…la débâcle des bâches, la scarification de l’azur, elle exorcise aussi le tragique du démembrement enraciné au plus profond de nos angoisses.
C’est tout cela à la fois que récupère Henri Kartmann en bon ferrailleur de nos vestiges…«  ce joli temps du plastique…tic…tic » comme le chantait  déjà Léo Ferré.
Ainsi, ce qui s’abîme est mis en abîme dans l’âme de son « reflex », fantôme d’épouvantails, naufrages entoilés, cicatrices aériennes, écriture de vent…tout fait œil. 
La plus grande hantise des capitaines de cargo était de soulever une bâche et que s’en échappe un passager clandestin…si vous déchirez un peu plus le plastic des serres andalouses,  alors s’en évadera Henri avec un grand rire comme un voleur d’images généreux.
Essayez, en conservant votre sérieux, de l’interroger sur « l’effet de serres », il vous répondra, optimiste invétéré «  à quelque chose malheur est bon »
et surtout ne rebondissez pas avec 
une interpellation du genre « et la photo dans tout ça ? » …Est-ce vraiment son problème ou bien le vôtre ? 

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                Michel Jubin   29 mai 2004 .


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